Juste en bas de l'hôtel, il y a un restaurant-bar-pub-brasserie. Pas une brasserie comme à Paris. Non, une brasserie qui brasse vraiment. Il font leur propre bierre, là-dedans. Il en font plusieurs
modèles, il y en a de toutes les forces, de la plus légère à la plus violente, de la plus claire à la plus sombre. Pour tous les goûts, je vous dis. C'est pratique, c'est juste en bas, il n'y a
qu'à descendre, sortir et dix mètres plus loin on n'a qu'une porte à pousser et c'est là. Même pas la peine d'aller affronter les éléments ce soir. Il pleut et il y a du vent mais peu importe,
entre les deux portes, de l'une à l'autre, c'est couvert. Je descends donc, je sors donc, je parcours dix mètres à l'abri donc, je pousse une porte et je rentre. Il y a beaucoup de monde. Pas mal
de bruit. J'avais envie de me vider la tête, ça tombe bien. Sur le mur du fond, celui qu'on ne peut pas passer, il y a un écran. Un grand écran. Et sur l'écran, il y a une pelouse. Une grande
pelouse. Et sur la pelouse, il y a des hommes avec des shorts et des grandes chaussettes. Des joueurs de foot. C'est un match de foot, donc. Au risque de me répéter, j'avais envie de me vider la
tête, ça ne tombe pas plus mal qu'il y a trois lignes. C'est un restaurant-bar-pub-brasserie qui est en fait une pizzeria. Il n'y a que des pizzas sur la carte, de la bière, qu'ils font eux-mêmes,
n'allez pas demander une Kronenbourg là-dedans, et des fritures de machins trucs dont je ne reconnais aucun nom. Ce sera une pizza et un machin truc frit surprise, merci. Après trois secondes, la
serveuse m'annonce le prix total. Je dis OK, j'avais fait moi aussi le calcul de tête et j'étais tombé sur le même résultat. J'aime bien faire des calculs simples moi-même quand j'ai l'occasion, ça
me rassure. Je m'attends à ce qu'elle parte vers le pizzaiolo pour lui hurler le nom de ma pizza, mais non elle reste là, immobile, devant moi, simplement à me regarder. Je fais pareil. Une
seconde. Deux secondes. Trois ... ça aurait pu être le début d'une très belle histoire, à base de pizza, de regards langoureux et de machins trucs frits, mais ce n'est pas du tout pour ça qu'elle
reste là immobile à me regarder, pendant toutes ces intenses secondes. Constatant ma parfaite incompréhension de la véritable raison pour laquelle elle m'avait annoncé le prix total avant de
s'immobiliser, elle se ranime et m'explique qu'il faut payer d'avance. Ah. Bon. D'accord. Tant pis pour ... bon, je paye. D'avance. Et si je n'aime pas ? Ce n'est pas une option. Pas ici. Donc, je
décide que je vais aimer ce qu'on va me servir. Après tout je suis là pour me vider la tête. Et me remplir l'estomac. Je tourne les yeux devant vers l'écran. En haut, au milieu, le score. Zéro
zéro. C'est juste le début du match. De chaque côté du score, trois lettres qui désignent les équipes. D'un côté ROM. De l'autre INT. Je regarde les shorts courir derrière les chaussettes. Quelques
minutes. Me tête commence à se vider. Encore quelques minutes. Ma tête se vide encore un peu. Du coin de l'oeil je vois ma serveuse qui revient vers moi. Mais pas juste pour me regarder dans les
yeux, elle a une pizza dans les mains. En fait, elle a une assiette dans les mains, et la pizza est dans l'assiette. Sinon, elle se serait brûlée. Elle contourne une table, deux, elle continue de
s'approcher. Il lui reste un mètre à faire. Je ne regarde plus la serveuse. Je regarde la pizza. Je remarque que j'ai faim. Cinquante centimètres. Trente. Vingt. C'est à ce moment là, à quelques
centimètres près, que toute la salle se met à hurler, plus fort que je n'ai jamais entendu hurler une salle de quatre-vingts personnes, à quelques chaussettes près. L'une des équipes vient de
marquer. La serveuse ne regardait pas l'écran, sinon elle n'aurait pas pu contourner les tables et serait tombée et la pizza et l'assiette avec. Elle aurait brûlé un client. Elle connaît son
métier. Mais du coup, elle n'avait donc pas vu le but venir. Pas plus que moi. C'est la pizza que j'ai vue venir. Juste devant la serveuse, qui a violemment sursauté à 1-0. Elle en a lâché
l'assiette. Celle avec la pizza dedans. Mais il ne restait que trois centimètres à faire. S'ils avaient marqué trois secondes plus tôt, ç'aurait été pour mes chaussures. Là, c'est arrivé sur la
table, avec l'assiette toujours sous la pizza. Un pour la table, zéro pour mes chaussures. La serveuse n'ose pas me regarder, elle a peut-être peur que je lui demande une remise en cash, elle
repart. J'en profite pour lever les yeux vers l'écran. Subitement, je comprends la réaction de la salle. ROM 1, INT 0. ROM, c'est pour Rome, en fait, je réalise. Croyez-le ou non, je n'avais pas
fait le lien entre les trois lettres de gauche et le fait que je suis à Rome, ce soir. Croyez-le ou non, là où je suis, on peut oublier qu'on est à Rome. Enfin, moi, j'ai réussi. J'avais
probablement commencé à me vider la tête avant d'entrer dans le restaurant-bar-pub-brasserie-pizzeria, il faut croire. En fait, autour de moi, c'est rempli de Romains, qui regardent leur équipe
jouer. Au foot. La serveuse n'avait pas une chance. La pizza s'en est bien sortie. Moi aussi. Je mange.
Pendant que j'attaque ma pizza, qui est excellente, il savent ce qu'ils font les Romains, je me rends compte que moi aussi j'ai envie que cette équipe gagne ce match. D'habitude, je m'en fous
royalement, du foot, mais là, je suis entouré de Romains, à Rome, en train de manger une pizza, et l'équipe de Rome est en train de jouer, et les Romains autour de moi sont enthousiastes, la
serveuse peut témoigner. Très enthousiastes. Contagieusement enthousiastes. Rapidement, je me retrouve donc à ne plus quitter l'écran des yeux, sauf pour m'assurer que c'est bien la pizza que je
coupe avec mon couteau, et pas l'assiette vide à côté, ou les doigts d'un idiot qui les aurait laissé trainer dans mon assiette, fasciné qu'il aurait été comme moi par cette pelouse pleine de
shorts et de chaussettes.
Un zéro, ça fait du bruit. Deux zéro aussi. Mais cette fois, je l'ai vu venir. Au moins deux secondes avant. Et puis cette fois, j'avais déjà la pizza sur ma table, il y avait moins de risque. Avec
deux zéro, il y a un sentiment de sécurité qu'il n'y a pas à un zéro. On peut le sentir. La tension laisse place à encore plus d'enthousiasme. Je me surprends à ressentir le plaisir de me dire que
l'équipe que je soutiens, depuis douze minutes déjà, a une bonne avance dans cette partie. La partie avance, la pizza aussi. Et puis c'est la mi-temps. J'en profite pour finir ma pizza et pour
découvrir le machin truc frit qu'on vient de m'apporter. Ça a la taille d'un ... d'une ... ou peut-être d'un ... c'est frit, sans aucun doute. Je ne sais pas si je dois attaquer ça au couteau, ou
alors si ça va se mettre à rouler d'un coup et sauter sur la table voisine, ou pire, dessous, ou bien si je dois prendre ça avec les doigts et mordre dedans, mais peut-être que je vais me brûler et
hurler, faisant croire à tout le monde qu'un nouveau but vient d'être marqué. Une première pendant une mi-temps. Je m'aperçois que mon couteau est parti avec l'assiette qui soutenait ma pizza et
que la serveuse attentive m'a enlevée pendant ma dernière bouchée. Plus de couteau, donc, j'attaque avec les doigts et les dents. Je ne me brûle pas, ni les doigts ni la langue, et c'est très bon.
Comme décidé plus tôt. Dedans il y a du ... de la ... Le match recommence. Je finis de manger ce ... cette ... avec de nouveau les yeux rivés à l'écran. J'ai tout de même assez de connaissances en
foot pour savoir que la deuxième mi-temps dure aussi longtemps que la première, c'est-à-dire quarante cinq minutes. Dans trois minutes, j'aurai fini cette ... ce ... et il me restera quarante
minutes devant l'écran. Une pensée en entraînant une autre, je me dis que puisque je suis dans une brasserie-restaurant-brasserie-bar-brasserie-pub-brasserie-pizzeria-brasserie, je vais en profiter
pour boire une bière. Ceux qui me connaissent peuvent commencer à s'inquiéter. Les autres verront venir. L'une des nombreuses bières de la carte s'appelle O'scura ... comment résister à un nom
pareil. J'attrape une serveuse des yeux, j'en commande une bière en même temps qu'un autre ... machin truc frit, avec la bière, ça fera une éponge parfaite. Cette fois, quand elle m'annonce le
prix, je souris, et je fouille dans ma poche. Et puis cette serveuse là, elle n'a pas d'aussi beaux yeux que la première. Peut-être après cinq ou six bières, je ne sais pas, comme si je pouvais
savoir, mais là, j'en suis encore avant la première. J'ai la monnaie, elle part avec. Avant qu'elle ne revienne, j'ai le temps d'aller aux toilettes. Une pensée en entraînant une autre ...
Malheureux ! pendant que je me lave les mains, la salle se met à hurler de nouveau. Un hurlement aussi subit et violent que les deux précédents, mais déformé par la porte fermée entre la salle et
moi. Un hurlement proprement déchirant, qui me fait sursauter. Quand on sursaute avec les mains sous l'eau, penché en avant, on prend le risque de s'arroser. Copieusement. Mon pantalon est noir, la
lumière n'est pas très forte dans la salle, ça ne se verra pas. Je n'aurais pas pu être serveuse. Pas ici. Pas ce soir. Plein d'angoisse et d'eau fraîche, je retourne dans la salle. La bière est
sur la table, le ... la ... aussi, et sur l'écran, ROM 2 - INT 1. Ah bon. Je réalise. Avec deux buts d'avance, on a un sentiment de sécurité qui n'existe pas, ou plus, quand il n'y a plus qu'un but
d'écart. On peut le voir dans la salle. Il suffirait que ... ahhhhh ... ah oui, c'est déchirant, je vous dis. La tension est revenue. Chez les Romains, et chez moi aussi. J'en suis même soulagé
d'avoir une bière devant moi. Et ce ... cette ...
Pendant une pause, je crois que l'arbitre avait trouvé qu'un des joueurs n'avait pas assez bien noué son lacet, on repasse le but que j'ai manqué, pendant que je vérifiais la température de l'eau
avec mes jambes au travers de mon pantalon. Mais au lieu de ROM et INT, c'est "Roma" et "Inter" qui est affiché. Voilà mon soupçon confirmé, ROM c'est bien pour Rome. "Roma" en Italien, pour les
débutants niveau zéro. Et ce sont donc bien bien Romains autour de moi. Quant à Inter, c'est une ville un peu plus au nord de l'Italie.
Un peu plus loin, il y a une table occupée par trois jeunes. Ils doivent avoir une vingtaine d'années. Chacun. Sur leur table, il y a bières. Une chacun. Et il y a aussi une montagne d'épluchures
de cacahuètes. En fait, à part la place des trois bières, les épluchures recouvrent toute la table, et montent jusqu'à une quinzaine de centimètres au centre. L'un deux se lève, contourne une table
et s'approche d'un tonneau qui est posé près de l'entrée, il plonge ses mains dedans et les ressort pleines de nouvelles cacahuètes. Un énorme poignée, qu'il rapporte en souriant vers sa table, et
qu'il lâche sur la montagne d'épluchures. Une bonne partie des épluchures tombe par terre, et va rejoindre d'autres épluchures déjà au sol. En fait, il y en a partout sous leur table. Je remarque
que ce n'est pas seulement sous leur table qu'il y en a, mais sous la plupart des tables. Et dessus aussi. Peut-être pas une montagne comme sur leur table à eux, mais une bonne couche quand même.
C'est un peu plus compliqué qu'une pizzeria, ici.
La bière n'est pas censée être très forte. Mais elle est beaucoup plus forte en alcool que l'eau que je bois habituellement. Le verre est aussi beaucoup plus grand que le verre que je ne bois pas,
habituellement. Et l'effet est beaucoup plus rapide qu'habituellement, c'est-à-dire quand je ne bois pas d'alcool. Me voilà donc avec la tête qui commence à tourner. Légèrement. Ce n'est pas
désagréable. Je reprends une gorgée. En fait, c'est même plutôt agréable. J'admets. Sauf quand, absorbé par l'action qui se déroule à l'écran, j'oublie d'éloigner le verre de moi quand Rome marque
son troisième but. La salle explose. Et ma gorgée de bière avec. Cette fois, je n'avais pas manqué le but lorsque je suis de nouveau devant le lavabo, et c'est exprès que je mets de l'eau sur ma
chemise.
Je reviens dans la salle, et la salle entière est encore en effervescence. Il y a des épluchures de cacahuètes partout, même dans les endroits qui avaient encore été épargnés jusque là. Comme ma
table. Je les mets par terre, c'est la coutume. Comme personne ne m'a volé mon ... ma ... je le finis en quelques bouchées joyeuses. Il reste aussi de la bière dans mon verre, je n'avais pas tout
envoyé sur ma chemise. En fait, il en reste même une bonne quantité, que je bois lentement pendant que je remarque que de nouveau la tension a fait place à l'enthousiasme dans la salle. Les
sourires sont plus larges. Les épluchures sont remplacées par des cacahuètes neuves. Ce tonneau est sans fin.
Quelques minutes de bonheur simple. Manger. Boire. Soutenir son équipe. Du pain et des jeux. Mais sans le pain, parce que comme j'ai fini mon ... ma ... il ne me reste plus qu'un verre de bière sur
ma table. Loin d'être vide. Je ne rien commander de plus, j'ai déjà assez mangé. Et je laisse les cacahuètes aux spécialistes qui m'entourent. Je ne voudrais pas les priver.
Quelques minutes, disais-je. Oui, quelques minutes. Parce juste après, tout cela a commencé à se défaire. Ce n'est pas tellement que la bière ait eu un effet catastrophique, ni sur moi-même, ni sur
le reste de la salle. C'est plutôt que les joueurs Interois, qui étaient restés à l'eau, ont marqué un second but. De nouveau un cri dans la salle. L'inquiétude était revenue. L'avance se trouvait
de nouveau réduite à un seul but. Il suffirait que ... ahhh ... ce cri était encore une fois déchirant. On pouvait sentir l'angoisse monter. En même temps que les effets de la bière sur moi. Les
visages étaient tendus. Il restait un quinzaine de minutes à jouer. Pourvu que.... C'est long quinze minutes. Suffisamment pour que mes trois voisins reprennent une autre bière. Chacun. Pour aider
à apaiser leur tension, sans doute. Moi, la mienne me suffisait. La bière, je veux dire. A chaque fois que l'équipe Interienne s'approchait des buts Romains, la tension devenait plus palpable. A
chaque fois que le ballon repartait au pied des Romains vers les buts Interains, la tension s'apaisait. Juste un peu. Imaginez ... il suffirait que ...
Et puis
Et puis
Et puis, après cinq minutes, Inter a marqué un troisième but. Oui, Inter. Essayez d'imaginer. ROM 3 - INT 3. Horreur dans la salle. Effondrement. Par dépit, ce qui restait d'épluchures sur les
tables a été poussé par terre. Tout était à refaire. Pire. Tout était défait. Il restait dix minutes à jouer. Dix courtes minutes. Dix minutes d'éternité. Plus personne n'osait rire. Et rares
étaient ceux qui s'aventuraient à craquer une cacahuète. Tout pouvait arriver. Tout. Imaginez, il suffirait que ... ahhhhh ... nous n'avions pas encore perdu, mais nous n'avions plus gagné, et il
suffirait que ... ahhh ... l'angoisse. L'angoisse. A peine soutenable.
Dix minutes pendant lesquelles la tension a certainement encore intensifié les effets de la bière que je finissais. Le ballon passait d'une équipe à l'autre, de plus en plus vite, de plus en plus
risqué. Il fallait marquer. Vite. Très vite. A côté. Dommage. Le ballon repart, de l'autre côté. A côté encore. Ouf. A chaque action tentée, trop vite, manquée, on entendait la tension se relâcher
d'un coup dans toute la salle. Et puis ça se retendait aussitôt. On aurait entendu une cacahuète voler. D'ailleurs, parfois, on les entendait.
Et puis
Et puis
Et puis dix minutes sont passées. Et puis personne n'a marqué d'autre but. Ni les Romains. Ni les Interaux. Et puis tout le monde a été déçu de ne pas avoir gagné. Et puis certains ont tout de même
été soulagés de ne pas avoir perdu. Et puis la salle s'est vidée d'un seul coup. Et puis il y avait un million d'épluchures de cacahuètes par terre. Et puis il y avait des verres vides partout. Et
puis j'ai l'impression d'être complètement ivre, maintenant, et épuisé par tant d'émotions. Et puis les dix mètres ont l'air plus long dans l'autre sens, et le chemin à l'air beaucoup moins droit.
Tout ça pour un match nul.
Et puis j'en oublie que j'ai la tête vide.